L’enfer de la plaine

Le changement d’ambiance fut radical et le contexte propice à la déprime. J’étais devenu technicien dans une boite qui vendait du matériel d’irrigation. Dès le début, je me sentis comme un cheveu sur la soupe, dans ces bureaux en préfabriqué, au milieu des cadres en costard-cravate. Qu’est-ce que je faisais là ? Le seul truc qui me faisait rire un peu c’était mon chef, quand il arrivait le matin avec sa chemise rose et sa cravate « Mickey ».

Malgré tout, j’ai tout de suite senti qu’une période difficile de ma vie était en train de commencer. Mes parents, qui s’étaient pourtant extasiés toute leur vie sur la liberté de travailler sans patron, voyaient en ce CDI un quasi-miracle. Ma mère était aux anges ! Mon père n’en pensait pas moins… Et moi, attiré par les voyages aux quatre coins du monde qu’on me faisait miroiter, j’acceptai ce contrat mais quand même un peu à contre-cœur.

Dès le premier jour, je me rendis compte que je n’étais pas dans mon élément. Je venais d’un milieu rural et je me retrouvais à côtoyer quotidiennement des gens qui auraient vendu leur mère à n’importe qui pourvu que cela leur rapporte argent et gloire. Ce n’était pas mon monde. Vraiment pas.

Très rapidement, j’ai pensé à démissionner avant la fin de la période d’essai. Mais, puisque j’avais un CDI, je m’étais laissé convaincre, sur les conseils de mon père, de faire un emprunt pour acheter une voiture plus « présentable » que ma vieille R18 cabossée qui fonctionnait pourtant très bien… J’avais maintenant le doigt dans l’engrenage…

Le premier repas d’équipe au restaurant avec une dizaine de collègues et de supérieurs m’a vraiment fait réfléchir. Les blagues volaient tellement bas que j’aurais voulu disparaître sur le champ. Mais j’avais désormais un prêt à rembourser… Et puis j’étais jeune, il fallait que je me « fasse un CV ». À l’époque je ne remettais pas en question ces injonctions. Je continuai donc après les deux mois d’essai.

Me voilà donc technicien de bureau d’études au service « export » de cette entreprise. Il y avait des clients potentiels un peu partout dans le monde mais c’était mon supérieur qui partait en voyage. Je compris rapidement que je n’étais qu’un pion pour eux et que si je restais dans cette boite, je serais condamné à ne jamais sortir de ces sinistres bureaux.

Le service maladroitement restructuré au moment de mon recrutement se retrouva rapidement en difficulté si bien qu’il n’y avait pas de quoi occuper un technicien à plein temps. C’est ainsi que mon chef vint me voir au bout de quelques mois pour m’annoncer que – dans ses rêves ! – j’allais devoir faire du « phoning ». Bien que ne connaissant pas le terme, je compris rapidement que cela consistait à démarcher des clients par téléphone. Je lui rappelai alors que le « phoning » était une activité de commercial et que j’étais, comme le stipulait mon contrat, technicien…

Par ailleurs, alors qu’il avait été question, au moment de l’embauche, de renégocier mon salaire au bout de six mois nous renégocierions mon salaire, j’appris ce jour-là que, sans me consulter, il avait fait une demande ridicule. C’en était trop. Je lui annonçai donc de but en blanc que je me mettais en recherche d’emploi car je n’acceptais pas de vivre dans un monde où la parole donnée n’avait aucune valeur.

Cet entretien improvisé se déroula le jour de mon départ en congés. Le soir même, je repartis pour deux semaines dans les Pyrénées pour revoir des amis et faire de la randonnée.

À mon retour, on ne me donnait plus rien à faire. J’étais « mis au placard ». De temps en temps, mon chef débarquait dans mon bureau et me donnait une mission de deux jours à faire en deux heures. Impossible, évidemment… Du coup, je recevais en recommandé des convocations à des entretiens au cours desquels on me reprochait des fautes et on me mettait des avertissements.

C’est un médecin qui m’expliqua que j’étais victime de harcèlement moral. Il me fit savoir que l’entreprise était d’ailleurs connue pour cela. Il me conseilla de ne pas montrer à mes supérieurs que le harcèlement m’affectait. Je me contentais donc d’acquiescer en leur demandant au bout de combien d’avertissements j’aurais un blâme.

Le médecin m’avait prescrit un médicament à base de plantes qui me permettait de rester détendu. Mais j’étais bel et bien victime de harcèlement moral. Ils espéraient que je démissionne. Moi je voulais qu’ils me virent puisque c’étaient eux qui n’avaient plus besoin de moi. Et aussi parce que j’avais ce crédit sur le dos…

Avant que le harcèlement ne commence, j’avais arrêté de fumer. Pour compenser, je m’étais mis à courir régulièrement. Je ne voulais surtout pas donner à mon supérieur la satisfaction de me voir recommencer à fumer. Cela aurait été la preuve que son harcèlement m’atteignait. Je décidai donc de continuer à courir et même d’intensifier ma pratique afin de ne pas reprendre la cigarette. Je courais donc tous les matins environ trois quarts d’heure de nuit dans la forêt avant d’aller travailler – ou plutôt d’aller faire acte de présence !

À cette période, la simple marche, surtout sans dénivelé, n’aurait pas été suffisante. Il aurait fallu que je marche longtemps ce qui n’était pas envisageable puisque j’étais coincé au bureau huit heures par jour. Et puis, j’étais jeune et j’aimais bien courir ! Cela m’a permis de prendre conscience de l’utilité de l’effort physique pour rester détendu face à une situation stressante. Le fait de m’y tenir tous les jours m’a permis de trouver la force de supporter la situation. Cette prise de conscience me resservira par la suite.

Les derniers temps alors que je n’avais plus rien à faire, le responsable du parc informatique avec qui j’avais sympathisé m’avait proposé de tester la nouvelle connexion internet à haut débit avant d’envisager de l’installer dans tous les bureaux. Quelle aubaine ! À l’époque du modem 56k, je devenais le seul de la boîte à avoir le haut débit. Je n’en avais pas l’utilité professionnelle, évidemment, mais c’était bien pratique pour postuler à des missions humanitaires. La même semaine deux grandes ONG me proposaient des entretiens : un à Paris et l’autre à Lyon. Le médecin – toujours le même ! – me prescrivit un arrêt de travail qui me permit de m’absenter du bureau et d’honnorer mes deux rendez-vous sans éveiller les soupçons de mon chef.

Quelque temps plus tard j’étais recruté pour partir en mission humanitaire. Il ne me restait plus qu’à quitter cette boite la tête haute.

Je finirai par me faire licencier au bout de quinze mois et au terme d’un combat psychologique éprouvant dont je sortirai cependant vainqueur. C’est la première fois que j’ai ressenti aussi intensément cette espèce de chantage : « Sois tu te conformes et tu rentres dans le moule, soit tu es exclu du groupe et rejeté par ta famille ». C’est aussi une des premières fois où j’ai réussi à me positionner clairement et fermement face à une situation que j’étais censé accepter et subir. Peut-être un peu tard, mais je me suis finalement écouté. J’avais aussi tenu tête à mes parents qui finirent par me soutenir mais uniquement sur la fin, quand ils eurent compris la situation. Ce fut une épreuve douloureuse : quinze mois de solitude, déraciné dans ce village de Sologne dans lequel je ne connaissais personne et où le soleil n’apparaissait pas souvent. J’étais timide et renfermé à l’époque ce qui a rendu cette épreuve d’autant plus difficile. Je n’en avais pas conscience à l’époque mais je vivais les prémisses de ma dépression et de ma phobie sociale.

De cette épreuve, j’ai tout de même tiré une certaine force. Ce fut assez jouissif, le dernier jour, de me retrouver dans le bureau du DG et d’imaginer, après qu’il m’avait demandé de sortir, le savon qu’il a passé à mes deux « petits chefs » qui ne l’avaient visiblement pas informé de certains de leurs agissements à mon égard. Cela aurait pu leur coûter cher si je les avais convoqués aux prud’hommes. Le DG l’avait bien compris. Quand il m’a rappelé quelques minutes après, j’obtenais tout ce que je demandais : partir sur le champ et toucher l’intégralité mon bonus comme si j’avais atteint mes objectifs à cent pour cent. Le DG me donna sa « parole de Gascon ». Il l’a tint.

Mes deux supérieurs – qui se croyaient vraiment supérieurs ! – n’en revinrent pas de s’être fait remettre à leur place par un petit jeune.

J’allais enfin pouvoir donner un sens à ma vie : Sauver le monde ! Enfin, c’est ce que je croyais…

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