Il y a des jours comme ça…

Il y a des jours comme ça. Ça commence mal. T’as mal dormi. Quelle idée aussi de dormir au bord d’une rivière de montagne fin avril ? Même avec un sac de couchage correct et des habits chauds, c’est humide. Tu le sais pourtant maintenant…

Alors t’as mal dormi. Mais tu repars quand même, évidemment. Et là, tu t’aperçois que t’as plus de jambes. Pourtant ton sac est léger. Tu n’as plus trop de bouffe, plus trop d’eau non plus. en principe, ça devrait aller.

Mais la première montée du matin est difficile, laborieuse. Malgré tout, tu t’accroches. Pour te redonner le moral, tu te dis que tu vas aller faire quelques courses au prochain village. Boire un café aussi.

Et puis en arrivant, comme un peu partout dans les villages que tu traverses, c’est la France qui se meurt que tu découvres. La France assassinée.

Les vestiges des commerces disparus subsistent pour quelques années encore. Quelques enseignes, à moitié effacées par le temps, sont la mémoire d’une époque où ces villages étaient encore vivants. « Bar – hôtel – restaurant », « Épicerie – mercerie », « Boucherie charcuterie – définitivement fermée », « À louer », « À vendre ». Dans tous les villages de montagne, c’est pareil. Les quelques vieux que tu croises avec la baguette sous le bras t’indiquent avec plaisir la boulangerie – soi-disant artisanale. Aujourd’hui au moins ils auront parlé à quelqu’un. À part ça, plus de vie. Tout n’est que désolation. Et, bien que personne n’ose l’avouer, tout le monde semble s’y résigner. Comme s’il y avait là un tabou dont l’existence même serait niée.

Les citadins sur leurs vélos électriques, eux sont habitués. Il ne disent pas bonjour. Trop occupés qu’ils sont à chercher leur chemin sur leur téléphone « intelligent ». Au lieu de le demander à quelqu’un…

Il y a bien un artiste par-ci, par-là, qui tente de préserver un peu de vie, un peu de joie, en affichant des messages plein d’amour et d’espoir sur sa fenêtre. « Sois comme un appareil photo : développe le positif à partir du négatif ». De la grande philosophie… que les plus jeunes ne comprendront même pas… Ils n’ont pas la « réf ».

À part ça, rien.

En guise d’épicerie, un Carrefour market ou un Vival et son caissier qui attend les randonneurs avec une massue. Des prix aussi exorbitants, c’est vraiment à la limite du racket. Voilà à quoi en sont réduits les commerçants pour survivre. Tu fais tes courses quand même, en te limitant au strict nécessaire. 30 balles… pour trois bricoles ! Les boules…

Pour t’en remettre, tu te dis que tu vas aller boire un bon p’tit café. Tu t’installes en terrasse. Au bout de dix minutes, personne. Pourtant, ils sont deux à l’intérieur. Ils te voient. Mais non. Rien… La dame qui était là depuis un moment entre commander un café pour quelqu’un qui vient de la rejoindre. Le patron vient la servir. Il repart en faisant comme s’il ne t’avait pas vu. Comme si tu n’existais tout simplement pas.

Dépité, tu t’en vas. Pas de café aujourd’hui, tant pis. Il y a des jours comme ça…

C’est dans ces moments-là que l’idée d’abandonner t’effleure l’esprit. Mais non, c’est justement là que tout se joue. Tu savais avant de partir qu’il y aurait des moments difficiles. C’est maintenant qu’il faut continuer malgré tout. Même si tu n’as pas le moral. Surtout si tu n’as pas le moral. Ça te demande un effort, ça mais tu t’accroches parce qu’au bout d’un moment le plaisir revient, le sac redevient léger.

Et quand tu penses qu’enfin ça va mieux, que tu as affronté l’épreuve que l’Univers avait placée sur ton chemin, ça continue. Il est 13h30, tu as déjà fait 15 bornes. La météo n’avait annoncé que de la grisaille. Mais, comme pour enfoncer le clou, la pluie entre en scène. Pas une grosse pluie. Non, juste une pluie fine. Mais ça dure. Alors, tu marches toute l’après-midi sans pouvoir t’abriter. C’est dans ces cas-là, quand tu t’attends à passer la nuit dans une tente et un sac de couchage trempés, que ton mental est réellement mis à l’épreuve. Tu as déjà abandonné pour moins que ça, mais tu ne le fais plus. La randonnée est un entraînement pour le courage, la détermination et la persévérance. Qu’est-ce que tu risques ? De passer un moment inconfortable. Certes. Mais es-tu en danger ? Non… Alors tu continues. Tu prends cette épreuve comme elle vient. Te tu dis qu’il y aura forcément une leçon à en tirer. Et ça paye : à 17 heures, il s’arrête de pleuvoir ! Et à 18 heures le soleil réapparaît…

Tu n’as pas lâché. Tu aurais pu finir en stop, tu n’étais pas loin de chez toi. Mais non…

Pile à l’heure où tu te posais pour bivouaquer, l’Univers t’a envoyé un rayon de soleil que tu savoures pleinement sous l’effet des endorphines.

Voilà comment une journée mal commencée se termine avec la sensation d’avoir accompli quelque chose et d’être en paix avec la nature et avec toi-même.

Le lendemain, dernière étape. Petit café en terrasse – avec le sourire du serveur – au village suivant avant de rentrer, satisfait d’avoir bouclé la boucle. Il y a des jours comme ça…

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