Marcher de nuit (quelle drôle d’idée !)
Marcher de nuit.
La première fois c’était en Suisse. J’avais 17 ans. Avec deux amis, on s’était levés à quatre heures du matin pour aller voir le lever du soleil au sommet d’une montagne. J’avais un peu oublié cette expérience. Je ne l’ai renouvelée que récemment, en 2025. Lors d’une rando dans les Pyrénées avec mon fils. Nous étions partis à cinq heures en espérant échapper aux orages annoncés pour la fin d’après-midi.
Pas de chance. Ils ont commencé vers treize heures. Sous la pluie. À 2000 mètres d’altitude, nous n’avions pas trouvé le refuge. Par chance, nous étions au bord d’une route. Mon fils était frigorifié. Nous avons dû abandonner. Heureusement, un livreur d’électroménager qui venait de Toulouse et se demandait pourquoi on l’avait envoyé dans un coin aussi paumé en haute montagne nous avait ramené jusqu’au prochain village.
Mis à part ça, je n’avais pas vraiment l’habitude de marcher la nuit. Ça m’est tombé dessus, petit à petit, par la force des choses. C’est sur le chemin de Stevenson, toujours en 2025 que ça m’est venu. Je m’y étais pris à la dernière minute et n’avais pas trouvé d’autre moyen de transport qu’un car qui arrivait au Puy-en-Velay vers 18 heures.
Ayant toujours un budget très serré, et aussi parce que je préfère dormir dans la nature qu’à l’hôtel, j’avais commencé le chemin dès mon arrivée.
À la tombée de la nuit, je m’étais arrêté dans un champ pour dormir à la belle étoile. Mais, ne trouvant pas le sommeil, j’avais finalement décidé de reprendre la route à la frontale. De fil en aiguille, j’avais marché presque toute la nuit et quasiment terminé la première étape. Je m’arrêtai à nouveau pour dormir un peu avant le lever du jour sur le plateau qui surplombe le Monastier-sur-Gazeille, à cinq cents mètres en contrebas.
Sur le chemin de Stevenson, c’est aussi la météo qui m’a amenée à marcher la nuit. Les premiers jours, il avait des orages dans la journée. Je me débrouillais pour m’abriter quand il pleuvait. Et pour rattraper le retard, je marchais la nuit, quand il y avait des accalmies.
L’apothéose fut l’étape entre Notre-Dame des Neiges – j’avais bivouaqué un peu avant – et la Cabane du Mont-Lozère, sous le sommet de Finiels.
Le matin, je m’étais dit que je n’allais pas faire une grosse étape. Et puis, de fil en aiguille, le soir, je continuai, car je cherchais un endroit où je pourrais trouver de l’eau pour cuisiner avant de bivouaquer. À force de ne pas trouver, mais aussi parce que, sous l’effet des endorphines, je me sentais vraiment bien, j’ai décidé d’aller voir le lever de soleil au sommet de Finiels que j’avais désormais en ligne de mire.
Je me rappelai cette expérience en Suisse et décidai de réitérer. J’arrivais au Bleymard, le village au pied du sommet, vers vingt heures trente. Je cassai la croûte sur un banc avant de continuer pour trouver un endroit où me reposer un peu. Je m’installai à la belle étoile au bord d’un champ. C’était une vraie belle étoile, avec un ciel sans nuage ni lune. Et même pas mal d’étoiles filantes en cette nuit de fin août.
Je dormis une paire d’heures avant d’entamer l’ascension. J’arrivai en haut une heure et demie avant le lever du soleil que j’attendis dans mon duvet et absolument tous les habits que j’avais emportés. Il faisait froid et humide, mais le spectacle qui suivit valait vraiment le coup d’œil.
Ce jour là j’avais parcouru presque cinquante kilomètres en vingt-quatre heures pour terminer plein d’endorphines au sommet. J’étais dans un état proche de l’extase, idéal pour contempler ce lever du soleil, ultime récompense pour avoir osé repousser une fois de plus mes limites.
Les sensations de liberté que procure le fait de marcher de nuit, seul dans la nature, sont difficiles à décrire. Il y a un petit côté effrayant. Mais passée l’appréhension du début, je me suis vite aperçu qu’il n’y a pas de gros danger. Parfois, à la lueur de la frontale, on voit des yeux qui brillent puis qui disparaissent… Il est souvent difficile de savoir à quel animal ils appartiennent. Ce qui est sûr c’est que, dans la forêt, l’être humain est un intrus qui effraie les animaux sauvages. Il n’y a pas de quoi en être fier mais ça rassure…