Rando improvisée

Comment transformer une journée une banale journée de solitude en un moment agréable en compagnie de moi-même ?

C’est samedi, je suis seul. Aujourd’hui c’est le printemps et le soleil est au rendez-vous. La montagne est là en face. Je la vois depuis la terrasse de mon appartement. Elle m’appelle. Allez hop ! C’est parti ! Un Sac, une gourde, un K-way au cas où et en route !

Après quelques kilomètres en voiture sur la petite route en lacets, j’arrive à mon point de départ.

C’est le printemps mais il reste un peu de neige. Je n’avais pas vraiment prévu ça. Je n’y avais pas trop pensé en fait. Dès les premiers pas, je me dis que je vais finir avec les pieds mouillés. Que faire ? Rebrousser chemin ? Bien sûr que non ! Je me connais maintenant. Je sais ce que je suis capable de supporter ou non. Ce n’est pas d’avoir les pieds froids et mouillés qui va m’arrêter. La liberté se passe de confort. C’est ce que je pense en tout cas.

Le parcours que j’ai prévu commence par une descente dans la forêt. Il n’y a pas de neige partout mais, par endroits ça glisse. Heureusement que cette fois-ci j’ai emporté mon bâton. Ce n’est pas un bâton Décathlon, non c’est le bâton en châtaignier que mon fils m’a offert. Un beau bâton bien droit. Il l’a fait lui-même. Il a enlevé l’écorce aux extrémités et en a passé une au feu pour la durcir. J’aime ce bâton car j’aime les choses simples et naturelles. Je ne vois pas l’intérêt d’aller gaspiller de l’argent dans un magasin de sport pour un bâton sans âme. Je préfère de loin ce cadeau fabriqué avec amour.

Ça glisse un peu, donc. Mais j’ai mon bâton. Je marche, côté nord, sur la piste qui mène au refuge où j’ai pas mal de souvenirs. Des bons et des moins bons… La piste est enneigée mais la neige est dure. Elle craque légèrement sous mes pas mais je marche quand même assez facilement. Je mets peut-être un peu plus longtemps que d’habitude mais j’arrive au chalet. La porte est maintenue fermée par une corde attachée à la poignée et à un piton planté dans le mur. Je reconnais cette corde, c’est moi qui l’avais laissée là la dernière fois. Quelqu’un l’a utilisée pour remplacer l’ancienne ficelle effilochée. J’aime bien amener des choses pour équiper ou améliorer un peu le confort des refuges de montagne. Je pousse la porte et entre. J’aime bien ce lieu même si c’est là, la dernière fois, que je me suis pris cette rupture en pleine face alors que je ne m’y attendais pas. Ça sent les cendres froides. L’intérieur est propre et bien rangé. Il y a une petite réserve de bois. Les derniers qui sont passés ont fait les choses bien. J’avais laissé une hache aussi la dernière fois. Je ne la retrouve pas. Ah ! Si, elle est là, par terre contre un mur. Le manche n’est plus là. Cassé… dommage… Je reste quelques minutes à l’intérieur avant de repartir.

Maintenant j’attaque le sentier qui monte pour aller jusqu’en haut des falaises qui font face au refuge. D’habitude il faut environ un quart d’heure mais avec la neige ça risque d’être plus compliqué. Le début est raide et il faut vraiment faire attention.

Ensuite, ça devient plus facile mais dans la neige, je perds la trace du sentier. J’ai le choix : rebrousser chemin ou continuer tout droit jusqu’en haut. Le plateau n’est plus très loin. Ça me semble faisable. Il y a des parties enneigées et d’autres non. Je passe le plus possible au milieu les genêts auxquels je peux m’accrocher. Ça grimpe bien. De temps en temps, je suis obligé de traverser dans la neige sur 5 ou 6 mètres. C’est pentu. Si je glisse, je me retrouve en bas. C’est risqué. Mais je n’ai pas envie de faire demi-tour. Et puis j’ai mon bâton.

Alors, je le plante avant d’appuyer mon pied gauche dessus. Quand je sens que c’est stable, j’avance le pied droit que j’enfonce bien dans la neige pour assurer mon pas. Je traverse comme ça deux ou trois parties enneigées avant d’arriver en haut. Je fais une pause au bord des falaises pour profiter de la vue et du silence.

Le bruit de craquements dans la neige me tire de ma rêverie : deux randonneurs en raquettes. Ils s’arrêtent au sommet pour faire une pause. Moi, je repars.

Le point culminant de la région n’est plus très loin. En cette saison, on distingue mal le sentier mais, sur cette partie, il est balisé par des perches rouges plantées dans la neige. Au Sommet, je contemple à nouveau la vue, pratiquement à 360 degrés cette fois-ci. De là, au loin, je distingue le pont sur la rivière par où je vais passer tout à l’heure. J’amorce une légère descente sur le plateau dégagé. II est presque midi maintenant.

Le ciel est dégagé. Le soleil brille haut dans le ciel. J’entends des oiseaux au loin. Ils ont l’air heureux, eux aussi. A part ça, pas un bruit. Juste mes pas qui craquent dans la neige.

Mes pieds sont toujours légèrement mouillés mais cela n’enlève rien à la pureté de l’instant. Au contraire ça me rappelle que l’on n’a rien sans rien : la liberté est rarement confortable.

J’arrive en bas, sur une piste en terre que je suis sur quatre ou cinq kilomètres avant d’arriver sur ce petit pont en granit qui traverse la rivière. Je m’arrête une demi-heure pour profiter de cet endroit que je connais d’habitude en été. Aujourd’hui, j’ai la chance de l’avoir pour moi tout seul. Alors, je savoure ce moment.

Le soleil finit par se cacher derrière les nuages. Il fait un peu frais et je ne suis pas très bien équipé. C’est l’inconvénient quand on part à l’improviste. Peu importe, en marchant il ne fait pas froid. Je regagne tranquillement le point de départ en suivant la piste de ski de fond qui traverse la forêt puis quelques zones dégagées avant de finir par un dernier sentier en forêt et de rejoindre ma voiture. C’était la première grande randonnée du printemps. J’aurais tout aussi bien pu rester à la maison, à tourner en rond, à perdre mon temps. C’est certainement ce que j’aurais fait il y a quelques années, à l’époque où je vivais mal ma solitude. Je culpabilisais presque. Maintenant, je la comprends mieux et j’apprécie ma propre compagnie. Non que je rejette celle des autres mais je ne la recherche pas à tout prix non plus. La marche me détend et m’apaise.

En parcourant les sentiers de randonnée, j’avance aussi sur mon « chemin de vie ». La marche me permet de faire ralentir mon cerveau. Avant d’écrire, en général je marche au moins une heure. Disons plutôt que si je marche un peu, la motivation et l’inspiration viennent plus facilement. Je suis profondément détendu, mes idées deviennent plus claires : les conditions sont idéales après une petite – ou une grande – marche.

La marche m’aide aussi à prendre des décisions. Ce fut le cas aujourd’hui encore. Je ne recontacterai pas Marie. J’ai aussi décidé de faire un grand voyage – à pied, évidemment – l’été prochain.

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