La marche comme thérapie,  Liberté,  Prise de décision

Premier petit voyage à pied de l’année

4 avril

C’est le week-end de pâques : trois jours sans enfant et soleil printanier. La montagne est là, en face. Elle m’appelle.

Il y a presque deux ans, à une période où je sentais que ma vie s’enlisait, j’avais répondu à une petite annonce. Une maison à louer dans un village à la montagne. Au pied du Mont-Lozère. Finalement, la maison ne m’avait pas convenu, mais c’est à ce moment-là que j’eus l’idée de déposer un dossier de demande de HLM. Il y avait des HLM dans ce village qui me plaisait bien et, sans vraiment savoir pourquoi, je le mis en choix numéro un. Quelques mois plus tard, alors que j’avais presque oublié que j’avais déposé un dossier, on m’appela pour me proposer un appartement, toujours dans ce village au pied du Mont-Lozère. C’est ainsi que, depuis un an, j’y habite.

Ce n’est pas la haute montagne, mais il y a quand même des paysages magnifiques et la possibilité de faire des randonnées avec pas mal de dénivelé. Pour moi qui apprécie le relief, c’est beaucoup mieux que la plaine où j’habitais avant.

Cette « bouteille à la mer » que j’avais jetée il y a deux ans en remplissant ce dossier HLM, me permet, comme ce matin, de partir en montagne sur un coup de tête. Disons que, n’ayant pas à prendre la voiture pour commencer à grimper, ça facilite les choses.

Voilà comment certains choix simples peuvent changer une vie.

Hier soir, j’avais décidé de partir pour trois jours. Cette nuit sera la première en bivouac de cette année.

Ce matin, j’ai préparé mon sac. Rapidement. Je commence à avoir l’habitude.

C’est la fin du mois, mais ce n’est pas grave. Un camembert, du comté, un saucisson, du pain au levain (que je fais moi-même), couscous, bouillon cube, champignons secs, réchaud, popote et en avant !

Une fois qu’on a le matériel de base, on n’a plus besoin de dépenser grand-chose pour partir. Une fois, j’ai même fait une rando-jeûne pendant cinq jours. C’est encore plus simple !

Concrètement, je ne sais pas vers où, mais la rando me permet d’avancer. Quand j’ai déménagé ici, c’était pour randonner et écrire. Résultat : j’écris sur la randonnée…

Quelque temps après mon arrivée, je me suis laissé divertir (au sens premier de « détourner de la vertu ») par une amourette. Une belle histoire qui commençait bien, puis qui s’est terminée brutalement.

Elle est retournée avec son ex qui la maltraitait, elle et ses enfants. Une histoire sordide. Bref.

Ça n’a pas duré très longtemps, mais suffisamment pour que la rupture brutale soit difficile à digérer. Là encore, la marche, le fait de me mettre en mouvement, m’a énormément aidé.

Ça n’a pas enlevé la tristesse. Ça ne m’a pas empêché de ruminer. Mais c’est une façon saine de m’occuper le corps et l’esprit. Et de garder le contrôle plutôt que de me tourner vers des substances addictives.

Je me suis promis de ne plus m’effondrer, de ne plus me laisser abattre et de ne plus avoir recours à des substances comme l’alcool ou la cigarette pour me détendre. Ce matin et une bonne partie de la journée, j’étais encore à ressasser de la tristesse et la colère, mais après sept heures de marche et un dénivelé positif d’environ mille mètres, je suis détendu. Les endorphines font leur effet…

Je suis là, seul dans le silence. Au bord du Tarn qui coule sans un bruit. Le soleil couchant réchauffe la peau de ma joue. Une légère brise la rafraîchit de temps en temps. Seuls les oiseaux qui piaillent dans tous les sens mettent un peu d’animation dans cette fin de journée calme et silencieuse. Quelques névés résistent encore au réchauffement printanier et s’accrochent aux souvenirs de l’hiver qui s’en va.

Ce soir, la montagne est à moi… Ce soir, je suis libre !

5 avril.

Cette nuit il a gelé. Je crois bien que c’était la première fois que je bivouaquais à 1300 mètres début avril. J’ai un duvet moyen qui est confortable à 5 degrés et une tente de randonnée légère, une trois saisons.

Mais avec un jean, une paire de chaussettes et deux polaires – une légère et une plus chaude – disons que ça s’est bien passé. J’ai pu dormir un peu. J’ai tout de même été surpris au petit matin de voir qu’il y avait de la gelée blanche partout, mais ça a expliqué pourquoi la condensation à l’intérieur de la tente était congelée. Avant de lever le camp, j’ai pris soin de la secouer pour abandonner sur place le plus possible d’humidité. Mais quand j’ai fait une pause, à midi, et que je l’ai mise à sécher, j’ai constaté qu’il y avait à l’intérieur deux glaçons de la taille d’une balle de ping-pong. La condensation gelée s’était agglutinée quand j’avais secoué la tente ce matin.

C’était vraiment très agréable de marcher le long du Tarn au petit matin, dans le silence et le froid.

Le sentier longe la rivière. C’était calme. Juste quelques bruits de torrent de temps en temps, quelques oiseaux et le « coin coin » de deux canards sauvages qui ont pris leur envol non loin de moi.

Le côté sud du Mont-Lozère, avec ces surprenants rochers ronds de granit qui s’empilent – je me demande parfois comment – les uns sur les autres est un paysage magnifique, presque désertique. Quand je le traverse, j’ai comme une impression de temps qui s’arrête.

J’ai peu d’argent, mais quand on se contente de l’essentiel et qu’on n’a pas besoin de matériel dernier cri, la randonnée est une activité accessible à toutes les bourses. Bien souvent ceux qui ont le plus d’argent dorment dans des gîtes d’étape. Avec le confort et tout ce que cela implique. À mon sens, ils passent à côté du plus important : l’immersion dans la nature 24 heures sur 24, y compris la nuit et le retour à l’essentiel. En s’offrant le confort, ils se privent – ou évitent ? – d’une confrontation à eux-mêmes, à leurs peurs et de la possibilité de dépasser leurs limites. Moi, je n’ai pas eu le choix. Enfin, si : j’aurais pu chercher du travail, me direz-vous. Sans argent, je suis obligé de repousser mes limites si je veux voyager à pied. Et, finalement, ce n’est pas pour me déplaire.

Quoi qu’il en soit, ce midi, je m’offre ma première sieste de l’année, dans l’herbe, sous le soleil du printemps, avec les odeurs de genêts. J’entends la première mouche qui vole autour de ma tête. Le ciel est bleu, parsemé de nuages de coton. Je vais continuer ma route vers le sommet. De là-haut, je réussirai peut-être à en attraper un.

7 avril.

Ce premier mini trek se terminera, après une partie encore enneigée autour du col de Finiels par une deuxième nuit de bivouac, presque au même endroit que la précédente, mais dans une forêt cette fois-ci.

Il ne gela pas et la nuit fut un peu plus confortable. Réveillé à quatre heures, je levai le camp à six heures pour redescendre chez moi, faire les dix sept derniers kilomètres et arriver un peu avant onze heures.

En tout soixante sept km et trois mille mètres de dénivelé positif en quarante huit heures.

Pas mal pour une rando improvisée et pour une reprise.

C’est fatigant, le sac est lourd, surtout dans les montées mais j’en prends plein la vue. J’accède à des paysages magnifiques au changement de saison, entre dernières neiges et premières fleurs. Avec en bonus des canards sauvages, des biches et un écureuil observé de près. Et aussi un sacré shoot d’endorphines.

C’est le genre de cadeau qui n’a pas de prix, mais qu’on peut tous s’offrir puisque ça ne coûte rien, à part le courage de se mettre un coup de pied au cul pour se décider à prendre le départ, ainsi que l’effort et la détermination nécessaires pour persévérer et aller au bout.

Quand je vois la détente que ça apporte et le sentiment de reprendre le contrôle sur sa vie, sans parler de la sensation de liberté que je ressens, moi, l’infiniment petit, seul dans l’immensité de la nature, je trouve que le jeu en vaut la chandelle.

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