L’homme libre et l’interdit
Évidemment que c’est interdit ! Comme tout ce qui pourrait nous laisser penser que nous sommes libres. Au moins un peu. Alors, c’est d’autant plus grisant de se permettre de le faire quand même. Dans les films, tous les cow-boys le font. Ils s’arrêtent bivouaquer là où les cueille la tombée de la nuit et machinalement, sans se poser de questions, ils allument le feu de camp.
Au cinéma, ce sont les héros qui vivent ainsi. Et moi, à emmener mes enfants passer la nuit au bord d’une rivière, je me sens du côté des hors-la-loi. Oui, je suis un délinquant. Et je ne peux même pas prétendre l’ignorer. Des panneaux sont là, partout, pour me le rappeler : « camping sauvage interdit par arrêté municipal ».
Le camping c’est bien. Il est important que le prolo se croie libre. Libre de payer pour aller s’entasser avec ses congénères uniquement là où on lui donne la permission de le faire. Là où le camping est autorisé, réglementé, identifié, taxé. Tout sauf sauvage et certainement pas en pleine nature. Sauvage c’est pas bien, on nous l’a suffisamment répété. Nous sommes « civilisés » et, à ce qu’il paraît, c’est beaucoup mieux ainsi.
Durant toute ma jeunesse, avec les copains, on en a fait quelques-uns des feux au bord de l’eau. On ne se posait pas tant de questions. On faisait attention. On n’avait pas envie d’être à l’origine d’un incendie. On en a pourtant fumé des clopes et des pétards. De là à être assez cons pour balancer nos mégots dans une pinède au mois de juillet… On était suffisamment responsable pour prendre soin du milieu naturel dans lequel on vivait. Et on y vivait pleinement. On se l’autorisait sans se demander si le préfet avait pris un arrêté ou pas.
Aujourd’hui, à l’heure où certains se permettent de faire brûler la moitié d’un département, de défricher à l’ancienne, dans le seul but de remplacer les forêts par des champs de panneaux solaires et des data-centers, c’est plus pareil. Celui qui se ferait choper en train d’allumer un feu de camp deviendrait le bouc émissaire idéal. Alors, je le sais, je risque gros.
Parfois, ça me donnerait presque envie de renoncer. Et pourtant n’est-ce pas là mon rôle de père que de faire vivre ces instants de liberté à mes enfants ? De leur enseigner par l’exemple que quand la loi est injuste ou stupide on peut se donner le choix d’y désobéir ? La soumission aveugle est suffisamment enseignée à l’école pour qu’il soit de ma responsabilité de leur montrer qu’un autre monde est possible que celui, uniformisé, aseptisé, privé de fantaisie, de rêves et de liberté dans lequel on voudrait les cantonner. En cette période aussi bien historique que délirante où la peur qu’on nous assène en permanence voudrait réduire à peau de chagrin le champ des possibles, où l’étau se resserre autour de nous comme pour nous assigner à résidence – nous confiner ! – dans un confort toujours plus artificiel et aliénant, il me semble essentiel de leur faire prendre conscience de la beauté de la nature autrement qu’au travers d’un écran.
Hier soir nous étions vivants. De la vase au fond de la rivière : on se baigne ou pas ? A chacun sa réponse en fonction de sa sensibilité. Il y a un peu de vent. On le fait quand même ce feu ou pas ? On pourrait peut-être rentrer ? Et les saucisses alors ? Regardez. Là, juste au bord de l’eau, à l’abri derrière ce rocher, ça ne risque rien. Tant de questions inhabituelles et de décisions à prendre.
Et la tente ? On la monte ou on dort à la belle étoile ?
– Papa, tu as entendu ! C’est quoi comme animal ?
– C’est des avions dans le ciel, ma puce.
– Ah d’accord…
Puis cinq minutes plus tard :
Papa, j’entends un grattement !
C’est l’occasion de lui dire qu’elle a le droit d’avoir peur, que moi aussi au début quand je dormais seul dans la nature j’avais peur parfois, que demain quand elle verra que tout va bien elle sera fière. Que c’est ça le courage.
Alors, même si parfois j’imagine un drone surgissant à l’improviste pour réprimer mes élans de vie et de liberté, je continue à faire ce qui me semble juste et à transmettre à mes enfants des valeurs qui me sont chères. Quand elles se réveilleront, nous rangerons le matériel. Avant de partir, nous vérifierons que nous n’avons laissé aucune trace de notre passage. Le coin sera aussi propre que quand nous sommes arrivés. Seul le foyer laissera son empreinte – naturelle – car, oui, hier soir nous avons fait griller des saucisses et cuire des pommes de terre dans la braise. Puis nous avons dormi au bord de cette rivière dont le murmure a bercé notre sommeil toute la nuit. Oui, nous avons savouré la vie. Et alors ?
Je voulais transmettre à mes filles ce sentiment de liberté que je garde de mes souvenirs d’enfance. Je crois qu’elles s’en souviendront quand elles la transmettront à leur tour.
Le maire et le préfet ont pu dormir sur leurs deux oreilles. Ils ne sauront jamais que nous avons bafoué leur loi et que nous avons été libres. D’ailleurs, je me le demande : eux qui passent leur temps à interdire, à en tenter d’en priver les autres, que savent-ils, finalement, de la liberté ?